
Les yeux de l’animal
Martin Buber, né le 8 février 1878 à Vienne et mort le 13 juin 1965 à Jérusalem, est un philosophe. Un de ses livres princeps Je et Tu (1923), traite de la réciprocité, il s’intéresse à la relation à l’autre avec deux couples de mots « je Tu » & « je Cela ». La rencontre.
A l’époque que nous vivons où le contact est fugace, l’écoute fragile, l’authenticité rare, comment relire un texte de 1923 peut apparaître d’une force étonnamment contemporaine
Le regard qui s’allume au contact du regard d’un autre, le début de l’humanité
Extrait sur l’animal, troisième partie, le toi éternel
Les yeux de l’animal nous parlent un grand langage.
Par eux-mêmes, sans l’aide des sons et des gestes, plus éloquents quand ils s’absorbent tout entiers dans leur regard, ils expriment le mystère que la nature a révélé et enfermé en eux, je veux dire l’appréhension du devenir. Seul l’animal connaît cet état de mystère, seul il peut nous l’ouvrir – car c’est un état qui peut s’ouvrir mais non se découvrir. Le langage qui exprime ce mystère est identique au mystère qui s’y exprime : l’appréhension, l’émoi de la créature placée entre le règne de la sécurité végétale et le domaine de l’aventure spirituelle.
Ce langage, c’est le premier balbutiement de la nature sous la première étreinte de l’esprit, avant qu’elle s’abandonne à lui pour son aventure cosmique que nous appelons l’homme. Mais aucun discours ne dira jamais ce que ce balbutiement sait communiquer.
Je regarde parfois ma chatte au fond des yeux. L’animal domestique ne tient pas seulement de nous, comme nous l’imaginons parfois, le don du regard vraiment « parlant »; il a acquis, au prix de son ingénuité élémentaire, la faculté de nous adresser ce regard, à nous qui ne sommes plus des animaux. Mais de ce fait il a pris, à son aurore et dès ses débuts, je ne sais quel air d’étonnement et d’interrogation qui manque à l’animal sauvage, malgré toute son appréhension réelle. Il est incontestable que le regard de cette chatte, allumé au contact du mien, me demandait d’abord : « Est-il possible que tu t’adresses à moi ?
Ce que tu veux de moi ? est-ce vraiment autre chose que de t’amuser par quelques farces ? Est-il vrai que tu t’intéresses à moi ? Est-ce que j’existe pour toi ? Est-ce que j’existe ? Qu’est-ce qui te vient là de toi à moi ? Qu’est-ce que Cela qui flotte autour de toi ? Qu’est ce qui m’arrive ? Qu’est ce donc Cela ? «
(le Je est ici la périphrase d’un mot que nous n’avons pas et qui désignerait un Soi sans Je).
Le Cela représente le fluide du rayonnant regard humain dans toute sa force de relation réalisée. Le regard de l’animal, cette expression de l’inquiétude, s’était ouvert tout grand – puis il s’éteignit. Mon regard insista encore, mais ce n’était plus le rayonnant regard humain. L’axe du monde avait tourné. Au tour qui préside à l’entrée dans la relation avait succédé presqu’immédiatement l’autre tour qui y mit fin. Tout à l’heure le monde du Cela nous environnait, l’animal et moi ; puis le monde du Tu a surgi des profondeurs, le temps d’un regard ; déjà éteint, il était retombé dans le Cela.
Si je raconte cet infime incident qui s’est répété plusieurs fois, c’est à cause du langage que m’ont parlé cette aube et ce coucher presqu’imperceptibles d’un soleil spirituel. Jamais je n’ai senti à e point combien est éphémère la qualité actuelle de toutes nos relations avec les êtres, ni quelle est la mélancolie sublime de notre destinée, le retour du fatal du Tu individuel au Cela. Car partout ailleurs, entre l’aurore et le soir de cette expérience se plaçait une journée, si brève fut-elle, mais ici l’aube et le soir se fondaient cruellement l’un dans l’autre, le Tu lumineux à peine aperçu s’évanouissait. Le poids du Cela avait-il vraiment été enlevé à l’animal, l’espace d’un regard ?
Je pouvais quant à moi, au moins m’en souvenir, mais l’animal était retombé du regard balbutiant à l’inquiétude muette et presque sans souvenir.
Qu’elle est puissante, la continuité du Cela ! Et qu’elles sont fragiles, les apparitions du Tu !