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L’océan Borderline

D’après Luigi Cancrini, psychiatre & psychothérapeute contemporain italien, né à Rome en 1938.

« Si nous ne sortons pas de nous-mêmes, nous ne pouvons pas nous connaitre. Je pense qu’il faut sortir de l’île pour voir l’île, que nous ne voyons pas si nous ne sortons pas de nous », nous répondrait sans doute l’homme du conte de José Saramago » 

Ceci en avant propos par Salvatore D’amore, chargé de cours, service de clinique systémique et psychopathologie relationnelle, faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, université de Liège. 

Luigi Cancrini, par ses travaux et ses réflexions, définit le trouble borderline comme un endroit où les personnes rechercherait sans cesse une relation réparatrice, elles seraient en quelque sorte engagées dans une quête incessante de relation réconfortante, apaisante et restauratrice. 

Dans cette pensée, l’approche thérapeutique se fonderait sur une perspective développementale, c’est à dire centrée sur l’évolution, la croissance et la transformation progressive du mode relationnel de la personne à travers le lien thérapeutique. 

Cette approche résonne profondément avec la pratique gestaltiste, l’attention est portée sur l’expérience immédiate et la conscience de l’ici-et-maintenant, dans l’accueil des émotions telles qu’elles émergent, avec leur exploration en lieu sécurisé. 

Je cite l’auteur : Le thérapeute, joue le rôle, en l’occurrence, de représentant de la réalité extérieure au patient dans une observation susceptible d’accroitre  l’anxiété liée à la situation (de la séance).

Je rajoute :  Comme dans toute expérience vécue ailleurs où le stress se manifeste. La différence tient au cadre thérapeutique sécurisé : Celui-ci permet d’accueillir cette angoisse et de la traverser dans un espace protégé. Doucement, elle peut être comprise, travaillée, élaborée et transformée. 

Séances après séances, des situations autrefois sources de détresse peuvent alors être abordées avec davantage de sérénité et de liberté, grâce aux ressources se développant au fil de ce travail. C’est un processus qui demande du temps, c’est être patient à double sens, celui de vivre une souffrance émotionnelle et d’avoir la patience que le processus fasse son oeuvre. 

Luigi Cancrini décrit l’état limite comme un océan mouvant, parfois agité, dans lequel la personne est ballottée par des courants émotionnels changeants. Elle se sent alors sans repères, submergée, privée de tout point d’ancrage. L’enjeu est de quitter cette tempête pour rejoindre une forme de terre ferme. 

Symboliquement, cela s’incarne dans l’élaboration d’une carte (comme une carte routière, ou de navigation) : en sécurité, la personne localise les courants et les vagues qui l’ont emportée. Avec le soutien d’un thérapeute, d’un proche, ou par ses propres moyens si elle le peut, elle reconstitue son parcours émotionnel, nomme les épreuves endurées et progresse vers davantage de stabilité. 

L’état limite serait donc une expérience fluctuante, où l’angoisse naît de la confrontation avec le réel et les autres (autrui) et la thérapie serait comme un soutien pour se repérer.

Otto Kernberg (1928), psychanalyste austro-hongrois, a décrit l’état limite comme une structure psychique marquée par certaines défenses comme le clivage ou la projection. Dans cette vision, la thérapie s’oriente à partir de cette organisation de la personne vers un travail d’intégration interne, c’est-à-dire le fait de l’aider à rassembler et relier entre elles des parts d’expériences ou d’émotions qui étaient jusque-là séparées ou éparses.

Accompagner ces personnes à élargir leur perception, là où elles voient les choses de manières tranchées (blanc ou noir, tout ou rien), par opposition et contrastes nets, pour qu’elles puissent découvrir d’autres teintes, d’autres nuances de gris. 

Pour beaucoup, cette exploration constitue un chemin de toute une vie, et cela, sans qu’elles soient nécessairement concernées par le trouble borderline, autrement dit « la plupart des mortels ».

Je rajoute qu’en Art thérapie Gestaltiste, le jeu des couleurs et leur mise en relation devient une expérience riche et symbolique,  invitant à matérialiser et à transformer la perception des contrastes en une palette de possibilités.

Les approches de Otto Kernberg et de Luigi Cancrini sont différentielles (sans se critiquer), celle de Luigi Cancrini se concentre sur l’interaction entre l’organisme (la personne) et son environnement, dans une position proche de la Gestalt. 

Selon L. Cancrini, le trouble Borderline, ne se laisse pas voir comme un territoire aux frontières bien nettes, dont les contours seraient immédiatement évidents. Il propose l’image de l’océan, une large étendue que la Recherche contemporaine tente encore de cartographier, sonder les profondeurs et d’en comprendre les mouvements sans jamais s’épuiser de sa complexité. 

Dans mon vécu de Gestalt thérapeute, je reçois souvent des appels qui commencent par un « Bonjour » (vif), suivi immédiatement de la question : « Êtes-vous spécialisée dans le trouble borderline ? »

A cette question, qui m’embrasse d’un plein contact sans préambule, je réponds d’une manière qui laisse, parfois au bout du fil, je le sens, mon interlocuteur silencieux et perplexe car j’accueille toutes les personnes, sans distinction d’étiquette pathologique

Un salut bref, sans l’ébauche d’un rendez-vous, je le crois profondément, je n’ai pas donné la réponse attendue, du moins je l’imagine. 

Le plus souvent, le chemin se dessine et la personne, qu’elle soit diagnostiquée ou non, établit un lien entre ce qu’elle connait du trouble borderline (ou état limite) et son propre comportement. Elle décide alors de commencer une thérapie et de prendre un rendez-vous, ce qui constitue déjà un grand pas.

Il y a connaitre les traits de la personnalité Borderline, en revanche c’est LA PERSONNE elle même et non SON trouble qui est accompagnée en thérapie,  c’est ELLE  en toute première instance, AVEC ce qu’elle vit, éprouve, ressent, la manière dont elle se sent traversée par les émotions, dans quelles situations, et comment l’espace relationnel, le sien, celui de l’entourage sont impactés, c’est tout un cheminement.

Quel est son univers, qui côtoie-t-elle ? 

Les appuis en Occitanie : 

Le 16 janvier 2023, une nouvelle unité de soins nommée Borderlink a ouvert au CHU de Toulouse. Composée d’une équipe pluridisciplinaire de psychiatres, d’infirmiers et d’une psychologue, elle est dédiée à l’accueil et aux soins des adultes souffrant d’un trouble de personnalité borderline

Littérature : Narcissisme & état limite de Jean Bergeret

Luigi Cancrini, l’oécan borderline

La petite Caravelle, Album jeunesse Hachette